samedi 24 septembre 2011

Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe...

 le 17 septembre 2001

à Georges Bush, à Jack Lang
Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe...
6 août 1945, les Etats-Unis bombardent Hiroshima. En quelques secondes, 80 000 morts, 150 000 blessés. Pas une seconde de silence.
9 août 1945, les Etats-Unis bombardent Nagasaki. En quelques secondes, 20 000 morts, 50 000 blessés. Pas une seconde de silence.
De 1964 à 1975, les Etats-Unis bombardent le Vietnam. Des millions de morts. Armes chimiques, bombes au napalm et bombes à billes terrorisent les habitants. Des "Oradour-sur-Glane" par milliers, villes et villages rayés de la carte. Dans les camps de concentration, on affame, on viole, on torture, on assassine. Pas une seconde de silence.
11 septembre l973, Santiago du Chili, coup d'état militaire fomenté par la CIA. Pinochet soutenu par les Etats-Unis fait régner la terreur. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants torturés, assassinés avec l'aide de conseillers américains Pas une seconde de silence.
Depuis 1991, les américains et leurs alliés, en violation de la Convention de Genève, infligent un blocus à l'Irak. Un blocus qui affame les populations civiles et qui tue six mille bébés par mois (soixante douze mille bébés par an).Un blocus qui, avec l'appui de bombardements réguliers, a déjà fait plus d'un million de victimes civiles depuis dix ans. Pas une seconde de silence.
Tous ces actes de destructions extrêmes ayant pour seul objectif de terroriser une multitude d'innocents afin de renverser un gouvernement ennemi, toutes ces folies meurtrières profitent à des multinationales qui rejettent solidarité et partage des richesses, pourtant seuls facteurs de développement durable. Tous ces attentats sont des crimes contre l'humanité au même titre que ceux qui, le mardi 11 septembre 2001, ont fait 3 000 morts à New-York et à Washington et pour lesquels, Jack Lang, le ministre de l’Education Nationale, nous a demandés de faire trois minutes de silence dans les classes.
Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe lorsque la communauté internationale condamnera tous ces crimes contre l'humanité.
Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe lorsque les USA cesseront de faire du FMI et de la Banque Mondiale une arme pour piller les pays pauvres et faire grimper les valeurs boursières. Installation d'infrastructures destinées à favoriser prioritairement les exportations de matières premières, d'énergie et autres produits vers les pays riches. Tout cela au détriment de ces "sans-terre" que l'on concentre dans les bidonvilles du Sud et qui souffrent « dramatiquement du manque d'eau potable, de soins et d'instruction. Moins d'un milliard de nantis, plus de cinq milliards d'exclus : l'intégrisme économique des dictateurs des marchés financiers ne fait qu'engraisser le terreau de la faim et de l'ignorance où se développent intégrismes politique et religieux. Imagine-t-on un cessez-le feu généralisé sans un "cessez-la faim" planétaire ?
Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe, lorsque les dirigeants du G8 n'accepteront plus d'être les gérants des multinationales, d'être les vassaux des Etats-Unis, un pays où quarante sept millions d'américains, en grande partie illettrés, survivent en deçà du seuil de pauvreté. Un pays qui traite magistralement le chômage par une pénalisation de la pauvreté et un accroissement vertigineux du nombre de prisonniers. L'idéal démocratique américain, ce n'est pas un "homme-une voix", mais, cyniquement, « un dollar-une voix".
Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe, lorsque l'émotion sera la même à l'égard de toutes les victimes de tous les terrorismes. Je me sentirai américain et ferai silence dans ma classe, lorsque la communauté internationale condamnera sans complaisance sélective tous les crimes contre l'humanité, ceux commis par les pays riches comme ceux commis au nom des pauvres.
En attendant ce jour, je ne ferai pas silence dans ma classe, je continuerai à parler aux enfants afin de leur "donner le sens de la responsabilité personnelle et collective face aux problèmes liés aux droits de l'homme et aux atteintes qu'ils subissent", conformément à la page 71 des programmes de l'Ecole primaire.
                                                                                 Alain Vidal, instituteur à Nantes, 
                                                                                  le 17 septembre 2001

                                                                                                       vidal.mothes@wanadoo.fr





vendredi 23 septembre 2011

Lettre à Eric Brachet, inspecteur de l’Education Nationale,


LETTRE OUVERTE DEPUIS  LE 6 AVRIL 2005,  APRES CINQ MOIS PASSES SANS REPONSE
 SUR LE NEGATIONNISME DANS L’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE
Alain Vidal, professeur des Ecoles                                                              Nantes, le 27 mars 2005
Ecole La Fraternité, Nantes
                           Eric Brachet, inspecteur de l’Education Nationale, Nantes ouest

                        Le 12 octobre 2004, vous étiez en visite dans ma classe. Inspectable ou non, peu m’importait, ce qui comptait avant tout c’était que l’on parvienne à discuter des critiques que je formule à propos de l’enseignement de l’Histoire. Cette condition, vous la connaissiez et l’aviez acceptée au cours d’un entretien préalable, lorsqu’en septembre, vous vous êtes présenté à l’école en tant que nouveau venu sur la circonscription. Bien avant votre visite, pour vous mettre à l’aise et vous donner le temps de vous préparer à cet échange, j’avais pris la peine de déposer à votre secrétariat un dossier d’une vingtaine de pages. Le 12 octobre, lors de l’entretien,  vous êtes resté très évasif. Sur mon insistance, le sujet a été abordé, mais à aucun moment  je n’ai eu l’impression d’avoir, avec vous, un véritable débat de fond sur l’enseignement de l’Histoire. Depuis cette date, vous ne vous êtes pas manifesté, ni oralement ni par écrit. Ce silence m’étonne et m’interpelle. Mes critiques fondées sur  l’analyse de manuels scolaires agréés par la ministère démontre la mainmise du pouvoir politique sur les programmes. Après  tout, si confronté à un tel sujet, il vous fallait prendre le temps de la réflexion, rien dans ce cas  ne vous empêchait de me  communiquer par écrit votre pensée.
              Concernant un sujet d’une telle importance, ce silence, long de cinq mois, ne peut que m’inquiéter, d’autant que, le 7 mars, je vous avais  communiqué la  copie d’une lettre adressée, en mon nom, au ministre de l’Education Nationale pour l’alerter d’une proposition de  loi clairement  négationniste et qui  qualifiait  la présence française en Algérie d’œuvre positive. Aujourd’hui votée, cette loi ne fait que confirmer mon analyse et nous  rappelle l’urgence de réagir. Une fois encore, cette manœuvre politicienne démontre la volonté délibérée qu’ont les gouvernants de s’emparer de l’imagination des enfants et ce, dès le plus jeune âge. Une volonté que Jules Ferry a magistralement définie par  cette  « religion de la patrie, une religion qui n'a pas de dissident."
           Cela nous renvoie à notre responsabilité individuelle et collective. Cela nous renvoie à  une citoyenneté qui devrait  guider chacun  d’entre nous et donner du sens à notre activité professionnelle, d’autant plus, quand on est au service de l’Education Nationale, en charge d’enfants pour qui le développement de l’esprit critique est une priorité. D’être employé par l’Etat ne signifie pas que l’on accepte tout de l’Etat. En aucun cas le mensonge d’Etat ne doit parvenir à  faire taire l’expression de notre citoyenneté. Bien au contraire, c’est dans ces moments là qu’il faut redoubler de vigilance. Comment ne pas réagir quand on lit l’article quatre de cette loi qui stipule que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord... »
             Des historiens ont réagi, notamment, Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Frédéric Régent, Trinh Van Thao, et Lucette Valensi. Ces universitaires demandent l’abrogation de cette loi  « parce qu’elle impose une histoire officielle… contraire au respect de la liberté de pensée qui [est] au cœur de la laïcité,  parce que, en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation, elle impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé,  parce qu’elle légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé. » Fait très grave, les députés intiment l’ordre aux historiens, comme à l’ensemble des enseignants, d’écrire ou d’enseigner l’Histoire selon une vision politicienne, reléguant ainsi la recherche universitaire à la botte du pouvoir politique. Le développement de l’esprit critique est en parfaite contradiction avec la volonté d’imposer coûte  que coûte aux jeunes, un patrimoine commun qui relève de l’image d’Epinal et du roman national.
            Il est impossible de se taire devant une telle négation de la réalité, devant ce négationnisme. Quel qu’en soit l’auteur, le négationnisme doit être combattu avec toute la rigueur qui s’impose. Si nous nous taisons, quel crédit aurons-nous auprès des élèves, quand il s’agira de dénoncer  le négationnisme pourtant avéré d’un Jean-Marie Le Pen ? Un négationnisme qui prétend que l’armée allemande a eu un comportement humain pendant l’occupation et que la Gestapo a  protégé la population française !
            Dire l’Histoire sans fard, c’est une condition absolue  pour que descendants de colonisateurs et descendants de colonisés, d’Afrique du Nord et d’ailleurs, puissent enfin, dans la confiance retrouvée, construire un  projet commun de société. Le fossé qui se creuse chaque jour d’avantage entre centre-ville et cité de banlieue n’est pas sans rapport avec une réalité coloniale non avouée, avec ce racisme d’Etat qui a été celui de la troisième République. Une troisième République qui a promulgué en 1881, sous la houlette de Jules Ferry, un Code de l’indigénat faisant de l’Arabe en Algérie, territoire français, un être inférieur socialement, politiquement  et juridiquement  et ce, jusqu’en 1944. Code de l’indigénat qui fut ensuite appliqué dans l’ensemble des colonies. Nié par les manuels d’Histoire d’hier et d’aujourd’hui, ce Code de l’indigénat, en  inspirant les rédacteurs des lois anti- juives sous Pétain, a donné raison à l’adage: « Qui ne condamne pas le forfait, autorise son retour. » Anéantissant toute conscience morale, le négationnisme ambiant, en occultant les lois anti-arabes, a favorisé la promulgation des lois anti-juives. Qu’en pensez-vous ?
                                                                                                                                  Alain Vidal

A l'inspecteur d'Académie de la Loire-Atlantique




Alain Vidal, professeur des écoles                                                        Nantes, le 24 Août 2005
Ecole La Fraternité, Nantes
vidal.mothes@wanadoo.fr
    

Objet : la fin de l’histoire                Dominique Muller, inspecteur d’Académie                       

                                                                                             
           Le 12 octobre 2004, Eric Brachet, IEN, est  en visite d’inspection dans ma classe de CM1. Depuis une dizaine de jours, avec les élèves, je traite  du  Moyen-âge et plus précisément, de la présence des bourgeois les plus riches à la tête des cités. Les petits artisans fabriquant des draps de laine travaillaient autant que les bourgeois qui revendaient ces mêmes draps.
         Par quel tour de magie, ces marchands accumulèrent-ils des fortunes considérables, contrairement aux artisans? En fait, les marchands ne payaient qu’une partie du travail effectué par les fabricants. Une fois revendue, la quantité de draps correspondant à la partie de ce travail non payé,  procurait le profit. Le capital économique (biens matériels), le capital culturel (instruction) et le capital social (réseau de relations) acquis par le profit, devenaient alors, pour cette bourgeoisie marchande, des instruments « naturels » de la  prise de  pouvoir dans les villes. A l’aide de situations théâtralisées et de débats contradictoires, les enfants vont acquérir progressivement les outils de l’analyse.
         Au cours de l’entretien qui suit, je formule des critiques sur la teneur des programmes d’histoire, notamment sur l’absence de notions expliquant les mécanismes qui assurent la production et la reproduction des rapports de  domination. Une semaine auparavant, j’avais pris la peine d’envoyer à Eric Brachet un dossier d’une vingtaine de pages dans lequel, entre autres, je posais la question : l’esprit critique de l’élève peut-il s’accommoder du récit mythique ou de périodes historiques aux accents romanesques ?
        Se contentant d’écouter, l’inspecteur a donné l’impression d’esquiver tout débat de fond. A aucun moment, il ne s’est prononcé sur ce projet de loi du 5 mars 2003, qui demande pourtant  aux enseignants et aux programmes scolaires qu’ils «reconnaissent  le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord… »
Six mois après cette inspection, n’obtenant toujours pas de réponse et encore moins de rapport écrit comme cela est la règle, j’ai rappelé à l’IEN, par un courrier daté du 27 mars, mon questionnement sur l’histoire, précisant, qu’entre temps, la loi avait été votée et qu’il y avait urgence à réagir.  Le 8 Avril, vous substituant à Eric Brachet, vous me signifiez, par courrier, qu’aucun  rapport d’inspection ne me sera remis. Ma lettre du 27 Mars serait à vos yeux, un manquement à l’obligation de réserve.
A cet effet, vous m’écrivez: « J’avais déjà dû, en son temps, vous rappeler à votre obligation de réserve dans l’exercice de vos activités professionnelles. Au regard du courrier que vous avez adressé à M.Brachet…je déplore qu’il soit à nouveau nécessaire de vous réitérer ma demande au respect de cette règle élémentaire de la fonction publique…Je vous informe qu’il ne sera pas donné de suite écrite à la visite de M.Brachet dans votre classe…»
         D’une part, des députés de la majorité gouvernementale tordent le coup à l’histoire pour  assurer leur réélection dans des circonscriptions à forte concentration de rapatriés. D’autre part, un IA et un IEN dans l’exercice de leur fonction, préfèrent ne pas réagir à une manipulation pourtant lourde de conséquence pour le corps enseignant. Un commis de l’Etat doit être au service du public et non au service d’un parti politique.
Le fonctionnaire ne doit jamais masquer le citoyen. Cette remarque est plus que jamais d’actualité. En effet, si certains ont cru nécessaire de se forger une loi pour masquer les crimes commis en Algérie, par l’armée française, de 1830 à 1962, aucun matériel juridique, aucun dispositif législatif n’a été nécessaire pour masquer la responsabilité écrasante des plus grandes firmes US qui accrurent leur profit en armant l’Allemagne nazie. Une collaboration économique qui continua pendant toute la durée de la guerre. La puissance planétaire de General Motors, de Ford, d’IBM  et de bien d’autres, leur poids financier dans les médias, dans les universités et dans les partis  politiques de nombreux Etats, sont suffisamment convaincants pour que ceux, dont la mission est  de dire la vérité, se taisent « naturellement » sans que l’on puisse parler de censure. 
Comment croire au mythe de la « bonne guerre » menée par les Etats-Unis contre l’Allemagne raciste? Alors qu’en Amérique, des noirs étaient brûlés vifs ou lynchés. Que l’apartheid régnait dans les restaurants, les cinémas, les hôtels et les écoles. Que des quotas limitaient l’accès des juifs à l’Université, comme à Harvard. Que sous l’influence, notamment, de Henry Ford, antisémite notoire et grand admirateur de Hitler, les juifs étaient interdits dans les clubs de la grande bourgeoisie américaine. Que dans l’armée, il était interdit de transfuser un blanc avec le sang d’un nègre. Que les soldats noirs américains traversèrent l’Atlantique relégués près des machines, à fond de cale. L’Ecole n’a-t-elle pas à déconstruire ce mythe ainsi que bien d’autres?
Mythe de la  Révolution de 1789 qui n’est en fait  que le passage du règne de la monarchie absolue à celui de la bourgeoisie absolue. Les seigneurs du grand capital se substituant à ceux de la terre. Mythe d’un salariat qui laisse croire que le salarié est rémunéré pour l’entièreté de son travail. Or, sans une partie du travail fourni gratuitement par le salarié, il n’y aurait pas de plus value et donc pas de profit. D’expliquer le salariat ne pose pas plus de difficultés que de décrire le servage, pourquoi les instructions officielles n’insistent-elles pas sur ce point ?
Mythe de la nuit du 4 août 1789 qui oublia l’abolition de ce privilège exorbitant qu’est la création privée de la monnaie. Un passe-droit datant du Moyen-âge, et encore détenu aujourd’hui par la bourgeoisie bancaire. Un privilège, source de richesses fabuleuses pesant de tout son poids sur la politique  de l’Etat. Que le banquier soit rémunéré pour son travail, certes, mais pourquoi payer une monnaie créée ex nihilo, c’est à dire à partir de rien,  comme le démontre Maurice Allais, prix Nobel d’économie ?
Mythe d’un « colonialisme  à visage humain » dont on ne remettrait pas en question les fondements mais seulement les « dérives ». Frilosité à  faire réfléchir les enfants sur la similitude des concepts utilisés par le colonialisme et le nazisme, concepts d’espace vital et de race supérieure. En France, au XIX siècle, sous l’impulsion de Jules Ferry, la troisième République revendiqua, en Afrique comme en Asie, le droit d’envahir, de torturer, d’exterminer massivement, pour piller et s’enrichir au nom de la supériorité de la race blanche. Citons l’écrivain martiniquais Aimé Césaire : « Ce que le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XX siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc… [c’est] d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les Coolies de l'Inde, et les Nègres d'Afrique."                                                                   
Mythe d’une troisième République dont on dit qu’elle «approfondit les libertés fondamentales» et qui  promulgue en 1881, sous la houlette de Jules Ferry, chef du gouvernement, un Code de l’indigénat faisant des Arabes de nationalité française en  Algérie, des êtres inférieurs socialement, politiquement  et juridiquement  et ce, jusqu’en 1946. Un Code de l’indigénat étendu par la suite à l’ensemble des colonies. Ces lois anti-Arabes constituèrent la matrice des lois anti-juives décrétées sous Pétain. Mais dans tous les livres d’histoire, Jules Ferry n’en demeure pas moins un grand homme… malgré ce « détail ».
Il en va du traitement de Jules Ferry comme il en va de celui  de Christophe Colomb. Samuel Eliot Morison, biographe « reconnu » du navigateur, après avoir été jusqu’à qualifier de génocide les crimes initiés par le Gênois, conclut ainsi :"Il avait ses défauts et ses failles, mais il s'agissait, dans une très large mesure, des défauts inhérents aux qualités qui firent de lui un grand homme…la plus fondamentale de ses qualités:son formidable sens de la navigation." Et Howard Zinn, historien, de commenter :« [l’historien] ne mentionne qu'en passant la vérité et retourne vite à ce qui l'intéresse le plus… Exposer les faits... tout en les noyant dans un océan d'informations, revient à dire au lecteur avec une sorte d'indifférence contagieuse:"Bien sûr, des massacres furent commis, mais là n'est pas l'essentiel, et tout cela ne doit pas peser dans notre jugement final ni avoir aucune influence sur nos engagements. »
Mythe d’une société dite  démocratique qui évite de souligner qu’avec les profits tirés de la part de travail gratuit des salariés, le grand patronat peut s’acheter des médias et les utiliser à  formater les consciences et les comportements des consommateurs comme celui des  électeurs.  Médias qui ne donnent prioritairement la parole qu’à ceux, hommes politiques, écrivains, journalistes, historiens qui se font les défenseurs zélés du système.
 Si tous ces mythes ont la vie dure c’est  que, comme l’écrit le sociologue Alain Accardo, «Aujourd’hui, la vulgarisation surabondante des connaissances relatives au monde physique et biologique masque la persistance d’un quasi-analphabétisme en matière de connaissance du monde historique et social. » Si la relation du passé est déformée, fausse, voire niée, quel futur solide et solidaire peut-on espérer construire? L’amour d’une leçon bien faite, sur le complément circonstanciel ou sur les nombres décimaux, ne peut ni ne doit nous faire oublier notre conscience citoyenne. Cela renvoie au mythe entretenu d’un régime qui se qualifie de démocratique, tout en laissant l’économie hors du champ de la démocratie.
Or la résolution d’un problème de société exige autant de rigueur que la résolution d’un problème de mathématiques, un énoncé incomplet, et le problème subitement, devient insoluble. Il est regrettable, dans une société qui invite les enseignants à sensibiliser les élèves à la faim dans le monde, que les manuels scolaires ne s’appesantissent pas sur les liens étroits qui unissent les multinationales au pouvoir politique. Remarque essentielle, quand on connaît les ravages humains et écologiques provoqués par la quête obsessionnelle du profit. L’Ecole ne saurait  être complice de ce négationnisme économique. Il faut dire aux élèves que nous n’avons pas encore accompli  la séparation du grand capital et de l’Etat.
La séparation de l’Eglise et de l’Etat a été un acte progressiste qui fait que Galilée pénètre aujourd’hui dans  l’Ecole alors qu’autrefois on le jetait en prison. En effet, à l’initiative de  « La main à la pâte », des prix Nobel,  des physiciens, des mathématiciens, des astronomes interviennent dans les classes.
Pour familiariser les élèves aux problèmes de société, la sociologie, l’économie ou la philosophie, plus généralement les sciences humaines, doivent faire leur entrée à l’école primaire. En effet,  il n’est plus acceptable que les enfants sortent de l’école en croyant que, de nos jours, la pauvreté, la richesse, ou le chômage sont des phénomènes naturels, d’origine génétique (niveau d’intelligence), ou climatique. La rigueur déployée dans l’étude du corps humain doit être la même quand il s’agit d’étudier le fonctionnement du corps social.
Les conflits, parfois violents, générés à la récréation, pour la possession d’un sac de billes  se prêtent tout à fait à l’illustration des relations de pouvoir au sein d’une  société adulte obsédée par l’accumulation de biens matériels et par le  fétichisme de l’or. Pétries de  relations humaines, l’économie comme la sociologie se marient tout à fait avec le jeu théâtral. En ce sens, une pièce que j’ai écrite sur la création monétaire et qui a été jouée par les élèves, démontre la relation de cause à effet entre la monnaie à intérêt et l’exclusion par le chômage.
Toutes ces notions sont à acquérir très jeune si l’on veut que l’Ecole soit un instrument de compréhension et de transformation du monde. C’est cela aussi aider à socialiser l’enfant. Non pas le conditionner à jamais pour un type de société au cadre préétabli, mais lui apprendre à évoluer pour qu’il soit acteur  des évolutions à venir. L’autonomie, n’est-ce pas prendre conscience des relations qui nous lient les uns aux autres, afin d’être capable d’agir sur elles ? Est-ce un hasard si la philosophie, la sociologie, l’économie, ne sont véritablement étudiées qu’à l’Université pour ne concerner finalement qu’une minorité …principalement les futurs cadres de la société?
J’aimerai terminer en relevant le côté contradictoire de votre lettre. En effet, aucun texte n’interdit d’analyser les mécanismes qui sous-tendent le fonctionnement de notre société En jouant le rôle du censeur, vous remettez ouvertement en question un principe dont vous vous réclamez, celui de la neutralité de l’Ecole. Et vous portez atteinte au droit à l’esprit critique. A votre décharge, il est vrai que vous n’êtes pas le premier à prendre de telles libertés.
A l’époque, Jules Ferry ne ressentait pas d’état d’âme à piétiner ce droit quand il proclamait : « Il est à craindre que d'autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d'ouvriers et de paysans, où l'on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d'un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre [la Commune] comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871… Il y a deux choses dans lesquelles l’Etat enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent, c’est la morale et la politique, car en morale et en politique l’Etat est chez lui.»
L’Etat est tellement bien chez lui, que, dans les écoles normales, l’enseignement de l’histoire et de la philosophie délivré aux futurs instituteurs, servira  de courroie de transmission à une morale proclamée universelle, mais qui ne tend qu’à  préserver les intérêts de la bourgeoisie au pouvoir. Jules Ferry jettera ainsi les bases du catéchisme républicain laïc. Tout écart, tout rééquilibrage critique de cette conception de la morale et de l’histoire seront considérés comme une atteinte à la neutralité de la fonction publique, comme un manquement à l’obligation de réserve…Réaliste, Jules Ferry demande aux enseignants de ne pas être neutre…au nom de la neutralité de l’Ecole!
Aujourd’hui, dans les manuels, des photos, des reportages, montrant des bidonvilles ou des enfants au ventre ballonné par la faim, peuvent donner l’illusion, de par leur charge émotionnelle, d’une prise de conscience des dysfonctionnements du système. En réalité,  l’objectif n’est pas d’établir une  relation de cause à effet entre ces drames humains  et la  recherche cynique du  profit. La loi du marché est présentée comme oeuvrant au bien de l’humanité, laissant croire aux élèves que la misère du monde n’a rien à voir avec le pillage de la planète auquel se livrent les multinationales.
Ce que je souhaite, c’est un débat élargi à l’ensemble de la communauté éducative. Pour ma part je continuerai à dispenser un enseignement  tournant le dos à une idéologie monolithique. Une idéologie dite de bon sens, faisant en douceur, mais sûrement, l’apologie de l’économie de marché, de la consommation, de la croissance, du salariat, et de la monnaie à intérêt. En un mot, une idéologie, figée dans le temps, comme annonçant la fin de l’aventure humaine… la fin de l’histoire.
Solidairement vôtre, pour une approche du passé qui nous aide à construire une société respectueuse de la jeunesse.
                                                                                             Alain Vidal                                                                                                                                                                

Copie à :
Inspecteur de l’Education Nationale, Nantes Ouest
Recteur de l'Académie de Nantes
Ministre de l’Education Nationale





Pas de quartier pour l'échec scolaire


PAS DE QUARTIER POUR L’ECHEC SCOLAIRE
Privilège  d’une minorité, l’éducation permanente doit devenir un droit 
pour tous les adultes

Octobre 1993, école Buffon, ZEP de Colombes, une réunion de parents dans ma classe de CE2. Ali raconte ses difficultés à expliquer chez lui  devoirs et leçons à ses enfants. Tel un sésame, son intervention libère la parole d’autres parents. Qu’ils soient d’origine maghrébine, bretonne, ou auvergnate, ils témoignent tous des mêmes frustrations:
« L’école, c’est bien joli, mais comment aider nos enfants quand on a été soi même en échec scolaire, qu’on ne sait pas bien lire… »
Ali et moi, on se connaissait bien, avec d’autres parents et enseignants, cinq ans auparavant, nous avions créé un comité « école quartier » pour faire reloger une trentaine de familles vivant, comme Ali, dans des taudis insalubres générateurs de retard scolaire aggravé. Au nom du traitement économique de l’échec scolaire, les instits s’étaient mobilisés. Mais bien que relogés en HLM, les enfants continuaient à rencontrer de sérieuses difficultés en classe. De ce constat est née l’association Ecole Solidaire, décidée à oeuvrer au traitement économique mais aussi culturel des cités de banlieue. Un programme tenant en une formule: pas de quartier pour l’échec scolaire !
En tant qu’enseignant, j’envoie alors une lettre à Yves Calvet, Pdg de Peugeot où Ali est ouvrier, afin que ce papa obtienne des heures d’éducation permanente sur son temps de travail, pour soutenir scolairement ses enfants. Lors d’un entretien, le DRH propose un financement pour l’achat de livres. Sur le principe, Ali refuse. Ce qu’il veut, c’est être enseigné pendant la journée. Avec la fatigue du travail et les obligations familiales, il ne voit pas d’autres solutions.
Le 6 Mai 1994, Ecole-Solidaire décide alors de rendre publique une proposition de loi pour le droit des adultes à l’éducation permanente, sur le temps de travail ou sur le temps de chômage (formation continue…maîtrise de la langue écrite…ouverture culturelle). En septembre 95, le journal Le Monde nous ouvre ses colonnes dans les pages « Horizon- Débats ».
 Les pouvoirs publics sont restés sourds. Aujourd’hui, les banlieues explosent.  En effet, il ne saurait y avoir de «sécurité sociale» digne de ce nom sans «sécurité culturelle». L’inégalité dans l’accès au Savoir génère de nombreuses autres inégalités. Au delà de l’urbanisme et de l’emploi, rien ne doit faire oublier l’indispensable et nécessaire traitement culturel gravé depuis 1946 dans le préambule la Constitution: «La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ».
On a coutume de réduire le système éducatif à la seule école, alors que l’enfant ne passe que 10% de son temps en classe (sur une année civile) ! Rien d’étonnant alors que l’emploi du temps passé en dehors de l’école conditionne dans une si large mesure la réussite ou l’échec scolaire de l’enfant.
Dans les familles d’enseignants et de professions libérales, 80% des jeunes obtiennent un diplôme d’études supérieures, à  peine 20% dans les familles d’ouvriers et de personnel de service. Dans les cités de banlieue, quantité de parents au cursus scolaire trop court, souffrent de ne pouvoir soutenir les enfants dans leurs études, de ne pouvoir les aider dans leurs devoirs et leurs leçons. Il s’ensuit un échec scolaire massif, cause de chômage, de désespoir et de violence. A l’inverse, dans les milieux favorisés, après leurs études supérieures, les parents bénéficient d’une dynamique d’éducation permanente, non seulement dans un métier qui les valorise socialement mais aussi dans la sphère familiale. Pour les enfants, c’est un facteur essentiel de réussite scolaire et d’insertion socio-professionnelle.
De  nombreux emplois peu ou pas qualifiés disparaissent depuis trente ans, longtemps destinés à ceux qui n’avaient pas réussi à l’école, ces métiers sont balayés par la révolution informatique. L’échec scolaire est nu, il n’est plus masqué par le plein emploi. Quand on sait que l’enfant passe 90% de son temps en dehors de l’école, comment peut-on encore imaginer l’éducation des enfants indépendamment de celle des parents ?
 Lutter sérieusement contre l’échec scolaire, c’est exiger la mise en place de structures d’accompagnement pour que tous les adultes continuent d’accéder à l’instruction bien après seize ans. Qu’ils continuent d’accéder à ces savoirs qui passent par la maîtrise de la lecture, outil indispensable de compréhension et de transformation du monde. Des savoirs qui vous font acteur de votre propre avenir.
Aujourd’hui, être solidaire, c’est se positionner publiquement pour permettre aux populations des cités de banlieue de tendre vers le confort culturel qui est celui des couches favorisées de la population :
L’élève ne doit plus masquer l’enfant…ni la famille qui est la première des écoles.
     Tous les jeunes  devraient bénéficier, chez eux, d’un confort culturel générateur de réussite scolaire. Pour cela, il faut que les parents obtiennent effectivement le droit d’accompagner culturellement les enfants sur les chemins de l’Ecole.
L’avenir démocratique de notre société se joue dans la volonté qu’auront hommes et femmes des milieux favorisés de tirer un trait d’union solidaire entre les centres-villes et les cités de banlieue. Dans la volonté de revendiquer l’éducation permanente pour tous les adultes, sur le temps de travail comme sur le temps de chômage.
Tant que ce droit ne sera ne sera pas acquis, l’école égale pour tous restera un mythe.                       (03/12/05)

                                  Alain Vidal, enseignant à Nantes, porte-parole d’Ecole-Solidaire

A la Rectrice de l’Académie de Nantes



Alain VIDAL                                                                                         le 27-03-02
Instituteur à l’école de la Fraternité. Nantes
vidal.mothes@wanadoo.fr
02 40 89 32 03                                                          
                                                    
                                              Madame la Rectrice de l’Académie de Nantes


   Lundi 25 mars, deux policiers en civil viennent dans mon école me remettre une convocation émanant du commissaire de Nantes. En tant que rectrice, vous avez déposé plainte contre x “ pour dégradations volontaires de biens publics ”. Je serais mis en cause.
Menées sur fond de  grève de plusieurs milliers  d’enseignants, pour l’obtention de  500 postes, l’occupation d’une inspection académique, le franchissement du mur d’enceinte de la mairie, un porte forcée pour  occuper la salle du conseil municipal, une autre porte forcée pour occuper le rectorat…toutes ces actions sont illégales. Actions illégales certes, mais commandées par l’intérêt supérieur des enfants.
Le devoir d’un instituteur est d’enseigner l’histoire sans fard, notamment l’histoire des luttes sociales, l’histoire de ces hommes et de ces femmes, enfonçant des portes, occupant illégalement leur lieu de travail, se battant, parfois au péril de leur vie, pour la journée de huit heures, la semaine de quarante heures , les congés payés, la sécurité sociale…pour tous ces droits qui sont aussi les vôtres, madame la rectrice. Pour tous ces droits encore si fragiles et  si menacés, pour tous les autres à venir,  il y a devoir de  se souvenir, il y a devoir d’agir.
 Oui, il y a urgence à forcer les portes face au délit d’indifférence dont se rendent coupables les pouvoirs publics. Pour n’avoir pas forcé la porte  de son ministre, un haut fonctionnaire a été accusé par le procureur, de délit d’indifférence au procès du sang contaminé. Invoquant naïvement son devoir de réserve, ce haut fonctionnaire s’est attiré les foudres du magistrat: le délit  d’indifférence faisait jurisprudence.
L’assistance à personne en danger ne souffre aucun pantouflage, aucun conformisme. Sans sous-estimer le poids des facteurs familiaux socio-culturels, quantité d’enfants sont en danger par insuffisance de moyens alloués à l’école. Scandale de l’amiante, scandale du sang contaminé, scandale des classes surchargées, tout finit par se savoir ! Mais, que de souffrances, que de vies gâchées. Pourquoi attendre ?
Reconnues pour leur sérieux, les enquêtes de l’INSEE  sont accablantes pour les pouvoirs publics. Maladies, accidents de la route, accidents ménagers, alcoolisme, tabagisme, échec scolaire…les pourcentages s’élèvent dangereusement  en raison  inverse du niveau scolaire des parents.
Comment oublier à ce point que les enfants d’aujourd’hui sont les parents de demain ? Quel aveuglement! Une ouvrière a trois fois  plus de risques qu’une cadre supérieure d’avoir un bébé prématuré. L’espérance de vie d’un ouvrier est de dix ans inférieure à celle d’un cadre. L’instruction a toujours été la meilleure des préventions contre les inégalités acquises.
Par échec scolaire aggravé, des jeunes sombrent dans la délinquance, des vies sont fracassées. Forcer les portes ? Oui, c’est urgent. Concernant la délinquance des jeunes, les enseignants ont à  réaffirmer inlassablement la primauté de l’instruction  sur la répression, la primauté de l’instruction   sur l’enfermement des enfants dans des centres dits d’“ éducation renforcée ”, la primauté du droit des parents à l’éducation permanente sur la suppression des allocations familiales et autres humiliations de ce genre.
 Instituteurs, rectrice… nous sommes avant tout des citoyens. Sortons de nos petits conformismes quotidiens, de nos plans de carrière qui nous bâillonnent. Allons guerroyer aux frontières de nos statuts ! Etablissons  le contact autrement que par commissaire de police interposé.
 Madame la rectrice, n’attendez pas que des parents portent plainte pour non assistance à enfants en danger. Nous connaissons la réalité, vous la connaissez. Madame la rectrice, rejoignez nous et ensemble nous serions plus forts pour faire céder la porte d’un ministre qui reste sourd à nos revendications. Il ne s’agit plus de  convenances surfaites, mais de devoir. Vous briseriez l’assourdissant silence de l’indifférence.
                                              Vous forceriez le respect.
                                                                                            Alain VIDAL

Des lois anti-arabes aux lois anti-juives


DES LOIS ANTI-ARABES AUX LOIS ANTI-JUIVES, LE RACISME D’ETAT,
DE JULES FERRY AU MARECHAL PETAIN




    Le 28 Juin 1881, la France instituait officiellement le racisme d’Etat. Sous l’autorité de Jules Ferry, alors chef du gouvernement, le Code de l’indigénat était promulgué. A l’époque, l’Algérie, faisait partie intégrante du territoire de la France, tous ses habitants étaient français. Avec ce Code, plus de deux millions de sujets français deviennent « légalement » des sous-hommes. Les Arabes de ces trois départements d’Algérie sont soumis à une législation raciale. Règne dorénavant, un état d’exception permanent. Ce Code fait de l’Arabe, un serf taillable et corvéable à merci. A l’époque, des hommes politiques, d’éminents juristes, s’élevèrent contre ce « monument de monstruosité juridique »...mais en vain.

Avec Jules Ferry triomphe « un principe hiérarchique et racial qui ruine le concept même d’humanité et d’universalisme » proclamé en 1789. C’est, sans le reconnaître, une remise en question radicale des idées de la Révolution considérées par les républicains modérés comme dangereuses pour les intérêts de la bourgeoisie au pouvoir, dangereuses pour la « grandeur » de la France. Digne héritier du Code Noir édicté sous Colbert, le Code de l’indigénat fait de l’exception la règle, dans le but d’entretenir un état de peur permanent dans une population présumée coupable de tous délits présents et à venir. Délits et peines institués ne relèvent que de la seule administration en dehors de toute ingérence judiciaire.

Dans la rue, « l’outrage par regard » envers un Européen devient un délit.... Réunions et fêtes sans autorisation sont interdites. Un permis de voyage est exigé pour sortir du territoire de la commune. Le travail forcé est de rigueur, un travail forcé aux forts relents d’esclavagisme. Sans jugement, l’internement peut être ordonné pour une durée indéterminée. L’interné n’est plus considéré comme un individu, « ni même comme un homme au sens juridique du terme. » Le principe de la responsabilité collective peut se traduire par une amende, elle aussi collective, au nom d’une « culpabilité sans faute ni responsabilité. » Le séquestre des biens immobiliers devient « un moyen essentiel de spoliation légale des terres des indigènes au profit des colons. » Dans les faits, une razzia à l’européenne. Pour clore cette liste non exhaustive, mentionnons la généralisation des châtiments corporels et la déportation vers le bagne où sévit l’extermination par le travail. Ce Code fut par la suite étendu aux possessions françaises d’Afrique Noire et d’Asie.

Le Code de l’indigénat portait en son sein « l’exclusion par la race », matrice des lois anti-juives promulguées sous Vichy. Des lois anti-juives rédigées, entre autres, par Peyrouton, garde des sceaux de Pétain, ancien haut fonctionnaire de la Coloniale, spécialiste de l’internement et de la déportation des Arabes. Antérieur de 59 ans aux lois anti-juives, puis contemporain de ces dernières, ce « racisme d’Etat » n’est mentionné ni dans les programmes ni dans les manuels d’histoire. Emboîtant le pas à la France républicaine, l’Allemagne nazie allait adopter des lois raciales en 1933. Aujourd’hui encore, malgré tout, les programmes officiels demandent aux enseignants de reconnaître le rôle positif de la troisième « République [qui]s’installe durablement, [et] consolide les libertés fondamentales. » Le Code de l’indigénat ne serait-il qu’un « détail » ?

Aux négationnistes de tout poil, rappelons que la troisième République était cependant traversée par un fort courant anticolonialiste et humaniste, ce qui contredit la thèse de l’unanimisme supposé de l’époque. Thèse si souvent véhiculée de nos jours pour exonérer de leurs crimes « ces hommes qui firent la grandeur de la France ». A la tribune de l’Assemblée Nationale, le 28 juillet 1885, Clémenceau dénonce solennellement les massacres commis par l’armée française, ce même jour, au nom de la République, Jules Ferry, méprisant cette opposition, théorise les concepts de races supérieures, de races inférieures, et d’espace vital. Des concepts, fer de lance d’un colonialisme, source colossale de profits pour les industriels et les banquiers. Des concepts qui furent plus tard des moteurs de l’expansion du grand Reich hitlérien.

Dès les débuts de l’Ecole laïque, sous couvert de liberté de pensée proclamée, les programmes d’histoire eurent pour objectif d’enseigner un roman national à grands coups de mythes et d’imaginaire. Les crimes du colonialisme deviennent de glorieuses épopées, les généraux décorés et statufiés. Par la même, Jules Ferry trahissait Condorcet qui affirmait cent ans plus tôt, à propos du rôle imparti à l’Etat, "qu’il serait coupable de vouloir s’emparer de l’imagination des enfants. » Cette propagande pèse encore lourdement aujourd’hui sur la rédaction des manuels scolaires comme sur certaines de nos représentations inconscientes de l’Arabe et du Noir. L’Ecole, sous couvert de défense des droits de l’homme, servira à légitimer le pouvoir en place, pour mieux défendre les intérêts de la bourgeoisie.

A coup de méthodes inspirées de celles de la hiérarchie de l’Eglise, seront ainsi jetées les bases d’un « catéchisme républicain » considéré comme neutre puisque décrété laïc... Le cours d’histoire sera, comme le définissait Jules Ferry, le propagandiste zélé, d’ « une religion de la patrie, une religion qui n’a pas de dissident. » Ce même Jules Ferry qui rappelait sans détour, et fermement, aux enseignants : « Il y a deux choses dans lesquelles l’Etat enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent, c’est la morale et la politique, car en morale et en politique l’Etat est chez lui. » En 1946, les femmes obtiennent le droit de vote. Cependant, le poids de l’idéologie assénée par l’Ecole est tel que, par impuissance de conscience, on qualifie, de nos jours encore, d’universel, un suffrage dont furent exclus des millions de Françaises et de Français, en l’occurrence les Arabes d’Algérie.

Les non-dits que masque le mythe de Jules Ferry... et de son école, constituent un obstacle majeur à la compréhension d’un racisme qu’aujourd’hui, on qualifie pudiquement de discrimination. Les racines républicaines du racisme sont incontestables. Le combat antiraciste exige de les prendre en compte. Il faut analyser lucidement la forfaiture de Jules Ferry qui osa promulguer un corpus de lois raciales, tout en se réclamant des idéaux de la République. Mais peut-on évoquer le Code de l’indigénat, les lois anti-arabes entre autre, dans un pays qui s’enorgueillit d’écoles et de rues portant le nom de Jules Ferry ? Imagine-t-on un seul instant l’évocation des lois anti-juives dans une école portant le nom du maréchal Pétain ?

01-02-06 Alain Vidal, professeur des écoles à Nantes vidal.mothes-at-wanadoo.fr

mardi 7 février 2006  


 

Le crime contre l'homme blanc



CE QUE LE TRES DISTINGUE, TRES HUMANISTE, TRES CHRETIEN BOURGEOIS DU XX SIECLE
NE PARDONNE PAS A HITLER, CE N'EST PAS LE CRIME EN SOI, C'EST LE CRIME CONTRE L'HOMME BLANC…
         
          "Il vaudrait la peine d'étudier cliniquement…les démarches d'Hitler et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XX siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore… et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc… et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde, et les nègres d'Afrique"                                                                       (Aimé Césaire, écrivain et  poète antillais)
           Déportation, camp de concentration, travail forcé, torture institutionnalisée, massacre, extermination: pour les européens victimes des procédés colonialistes des nazis ou pour les "indigènes" victimes du colonialisme des européens...où est la différence? En Algérie, pour exterminer les familles fuyant les massacres, et réfugiées  dans les grottes, le général Bugeaud ordonnait le gazage par "enfumades", Hitler, progrès technique aidant, préférait les chambres à gaz…Martyr des habitants d'Oradour-sur-Glane enfermés et brûlés vifs par les SS dans l'église de leur village, ou martyr de ces paysans maghrébins enfermés et brûlés vifs par des soldats français dans la  mosquée de leur village...où est la différence? Les atrocités  du nazisme et du stalinisme sont dans les manuels d'histoire…mais à l'école on tait encore les crimes d'une certaine colonisation.
           Il a fallu attendre mai 2001 pour que la France reconnaisse  la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité, mais sans que soit mentionnés ni la déportation ni le principe de réparation concernant, entre autres, les 12 millions d'africains déportés en Amérique dans ces camps de concentration que furent mines et plantations. Combien de temps encore pour qualifier le colonialisme de crime contre l'humanité?
        Au XVIII siècle, en France, des voix s'élevaient déjà contre "les droits du seul homme… blanc". Or, bien après la Déclaration des Droits de l'Homme et  l'abrogation de l'esclavage, Jules Ferry, apôtre de la colonisation, déclare à l'Assemblée Nationale, le 25 juillet 1885:"La consommation européenne est saturée: il faut faire surgir des autres parties du globe d'autres consommateurs…Si la Déclaration des Droits de l'Homme a été écrite pour les Noirs de l'Afrique équatoriale, alors de quels droits allez-vous leur imposer les échanges, les trafics ? Ils ne vous appellent pas…Les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… La politique coloniale est fille de la politique industrielle."
          Et Clémenceau, de l'interpeller: "Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares, et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, et le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur. Voilà l'histoire de notre civilisation…Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures… n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation". A l'époque, un fort courant anticolonialiste traversait l'opinion publique.
          Après l'écrasement de la Commune, l'histoire se met au service d'une "religion de la patrie, une religion qui n'a pas de dissident" (Jules Ferry, 10 août1881). L'école devient un formidable outil d’endoctrinement de la jeunesse, un formidable outil de propagande au service des puissances d'argent. Endoctrinés dès l'enfance, des générations de soldats obéiront aveuglement aux ordres donnés par impuissance de conscience. Ainsi enseignée, l'histoire  masquera ou justifiera les pires crimes du terrorisme d'état. Véritable zone de non-dits historiques, une culture coloniale sous-jacente alimente encore aujourd'hui  racisme et néo-colonialisme.
            Dans les manuels scolaires, les armées françaises n'envahissent pas, ne pillent pas, ne torturent pas, non! la France ne fait que des explorations, que des  découvertes. La France étend son influence, elle s'installe… L'armée fait des conquêtes, elle pacifie. La conquête, c'est la civilisation et l'invasion, la barbarie. Préférer conquête à invasion, c'est camoufler par les mots le crime perpétré par les armes. Masquer ces atrocités, c'est alimenter la lepénisation des esprits après que le racisme ait légitimé le colonialisme. Au regard des continents envahis et occupés par des européens "sans-papiers", mais armés de fusils et de canons, Aimé Césaire rappelle que "l'Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l'histoire".
           Que la France déclare  le colonialisme  crime contre l'humanité. Qu'un mémorial soit édifié à la mémoire des victimes qui, bien malgré elles, ont contribué à la "formidable supériorité économique" des pays du Nord. Qu'une journée de commémoration devienne une date à résonance universelle. Que soit reconnu le principe de réparation comme cela est pour les victimes du nazisme. Mais pour que cette compassion ne masque pas émotionnellement un questionnement essentiel, encore faut-il que tout cela s’accompagne d’un enseignement “ déjulesferrysé ” de l’histoire qui aide les enfants à comprendre comment des gens "sans histoires" deviennent des bourreaux. D'un enseignement de l'histoire qui aide à comprendre ce qu'est le terrorisme d'états… voyous.
              Pour les enseignants, c'est un devoir envers les enfants.
                                                           Alain VIDAL, instituteur à Nantes     17 OCTOBRE…2002
                               5, avenue Louis Vasseur 44 000 Nantes     vidal.mothes@wanadoo.fr